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Antisémitisme en France: spoliations, émancipation et fabrique du bouc émissaire

"Le XXe siècle n'inventera rien", si ce n'est l'avatar de l'anti-sionisme, qui "recycle des thèmes déjà présents dans l'antisémitisme catholique", selon une historienne

Une photo prise à Quatzenheim, France, le 19 février 2019 montre des croix gammées peintes sur le portail d'un cimetière juif, le jour d'une marche nationale contre la recrudescence des actes antisémites. - (Crédit : Frederick FLORIN / AFP)
Une photo prise à Quatzenheim, France, le 19 février 2019 montre des croix gammées peintes sur le portail d'un cimetière juif, le jour d'une marche nationale contre la recrudescence des actes antisémites. - (Crédit : Frederick FLORIN / AFP)

« Le XXe siècle n’a rien inventé » : l’antisémitisme français est héritier d’une longue histoire, des expulsions médiévales à l’émancipation en 1791 des juifs français. L’antisémitisme ne disparaît pas, il change de visage.

En 1254, le roi Louis IX force par décret les juifs à porter la « rouelle », une pièce de tissu jaune accrochée à l’habit. En 1306, Philippe le Bel leur impose de choisir entre la conversion ou la confiscation de leurs biens et l’expulsion. En 1394, Charles VI décide que « doresnavant, nul Juif ou Juive ne habitent, demeurent, ou conversent en nostre dit royaume ».

Ces souverains qui n’hésitent pas « lorsqu’ils ont besoin d’argent à, sous un prétexte quelconque, chasser les Juifs pour confisquer leurs biens », explique l’historienne Marie-Anne Matard-Bonucci, ne sont ni plus ni moins anti-juifs que leurs voisins européens.

En Allemagne, en Espagne, en Italie, les juifs, « peuple déicide », accusés de meurtres rituels ou d’empoisonner des puits, sont aussi chassés, spoliés. La France n’est pas une exception sur le continent. Du moins pas avant la fin du XVIIIe siècle.

« Ce qui fait la spécificité de la France par rapport à d’autres pays », souligne Mme Matard-Bonucci, « c’est la Révolution Française. En 1791, la France est le premier pays a émanciper les juifs », en faisant des citoyens à part entière, mais nourrissant du même coup un nouveau discours complotiste.

« Juif invisible »

« Puisque les juifs bénéficient de la Révolution, on va bientôt leur en attribuer la responsabilité, en les imaginant en lien avec des société secrètes ». C’est la naissance de « ce qu’on va appeler ‘judéo-maçonnisme' », explique l’historienne.

« Tous les partisans de l’Ancien Régime et les catholiques les plus conservateurs vont en vouloir aux juifs, qui redeviennent, comme au Moyen-âge, des boucs émissaires faciles », souligne la chercheuse.

Pierre-André Taguieff en 2015 sur Arte (Crédit: capture d’écran Arte/Youtube)

Avec l’émancipation de 1791 naît aussi l’idée du « juif invisible », avance le chercheur Pierre André Taguieff.

« Devenu un citoyen parmi les autres, il est perçu comme d’autant plus dangereux qu’il est socialement invisible ».

Alimentant là aussi les fantasmes complotistes autour de « l’infiltration » comme stratégie de conquête suivie par les Juifs.

L’émancipation permet à une certaine partie de la population juive de s’élever socialement, et la visibilité de quelques familles de banquiers, notamment les Rothschild, va devenir le symbole d’une « banque juive » qui, dans l’imaginaire collectif, maîtrise la finance, et donc la politique. « Ainsi, en 1882 quand une banque catholique, l’Union générale, fait faillite, celle-ci est attribuée à la spéculation juive alors que nous savons qu’il n’en est rien ».

L’image du juif banquier ou financier est une distorsion par rapport à la réalité sociale : si des juifs ont depuis des siècles occupé les métiers d’usure et de prêt, « qu’on leur abandonnait » car ils étaient en théorie interdits aux chrétiens, l’immense majorité de la population juive en France reste modeste, sinon très pauvre.

« La gauche aussi a tendance à assimiler de manière abusive les juifs avec la finance, et il faudra attendre l’affaire Dreyfus (à la fin du XIXe siècle, ndlr) pour que l’antisémitisme soit en partie éradiqué à gauche. Même s’il ne disparaîtra jamais totalement », souligne Mme Matard-Bonucci.

‘Le traître : la Dégradation d’Alfred Dreyfus,’’ par Henri Meyer, qui dépeint la cérémonie de destitution de ses grades militaires du soldat juif. (Crédit : Wikimedia commons/ domaine public)

« Au XIXe Siècle, la plus grande hantise c’est celle du ‘juif vague’, comme l’écrit Édouard Drumont dans La France juive », paru en 1886, explique Taguieff.

En Algérie

Dans ce « best-seller » de l’époque, ce catholique fervent à qui, plus tard, le régime de Vichy rendra un hommage appuyé, « va, poursuit Marie-Anne Matard-Bonucci, amalgamer toutes les formes d’antisémitisme, et fixer l’antisémitisme tel qu’il va se développer au XXe siècle et subsister jusqu’au XXIe ».

A plusieurs milliers de kilomètres de Paris et de l’affaire Dreyfus apparaît, à la même période, une autre particularité de l’antisémitisme « à la française ».

En Algérie coloniale vivent, en 1870, environ 37 000 juifs qui, du jour au lendemain grâce au décret Crémieux, vont obtenir la citoyenneté française sans aucune restriction. « Ce qui sera mal vécu par les populations indigènes d’origine musulmane qui, elles, peuvent obtenir la citoyenneté française mais moyennant de nombreuses conditions ».

Congrès socialiste : discours de Léon Blum en 1932 (Crédit : domaine public)

« Le XXe siècle n’inventera rien », conclut la chercheuse, « si ce n’est quand même un nouvel avatar de l’antisémitisme, qui va apparaître avec l’antisionisme. Mais y seront recyclés des thèmes qui étaient déjà présents dans l’antisémitisme catholique ».

Le 6 juin 1936, quand Léon Blum présente son gouvernement à la Chambre, Xavier Vallat, l’un des chefs de l’opposition prend la parole : « Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné… par un juif ».

Quatre ans plus tard était promulguée, de la propre initiative du gouvernement de Vichy, la loi portant sur le « statut des juifs ».

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