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Interview

Comment Anne-Marie Mitterrand a endossé la mémoire juive

Un Russe, enfermé dans ses souvenirs d'enfant juif caché, violoniste virtuose et escroc notoire, redonne le goût de vivre à une jeune femme mélancolique. Un roman ? Non, une vie.

Journaliste Société-Reportage

L'écrivain Anne-Marie Mitterand (Crédit: autorisation)
L'écrivain Anne-Marie Mitterand (Crédit: autorisation)

« Zéro parcours, pas de diplômes… Je suis nulle ! » se désole Anne-Marie Mitterrand, un sourire dans la voix. « Mais depuis, je me suis rattrapée, j’ai écrit plusieurs livres ». Parmi eux Un nom dur à porter où elle raconte sa vie dans le clan du président François Mitterrand, qu’elle rejoindra en épousant en seconde noce un de ses neveux, Olivier.

Dans son dernier opus Musique russe, un roman autobiographique qui raconte son court mariage avec un enfant juif caché pendant la guerre, Anne-Marie Mitterrand fait éclater au grand jour son don inné de transfigurer le tragique en quelque chose de beaucoup plus joyeux. En avançant dans la vie à cœur ouvert, à la russe, en quelque sorte.

Diagnostiquée d’une neurasthénie aiguë à l’adolescence, dépérissant d’une grave anorexie, Anne-Marie, est internée dans une clinique spécialisée à Montreux en Suisse au début des années 70. Sa mère, voyant sa fille dépérir, décide de lui appliquer un remède de cheval pour le moins inattendu : le mariage.

Les week-ends, les Hubin, ses parents, viennent de Paris. Ils sortent leur fille de la clinique et s’installent à quelques kilomètres, dans un petit hôtel de la station de ski familiale de Cran sur Sierre. « La station est un peu triste hors-saison, se souvient Anne-Marie Mitterrand. Mais il y avait là ce Russe, qui chantait et qui dansait. Mon père s’est entiché de lui, et ils sont devenus partenaires d’échecs ».

S’il accepte, pense sa mère, il fera l’affaire. Tant pis s’il est beaucoup plus âgé qu’elle. Et le Russe donne son accord, la jeune femme comprendra pourquoi plus tard. En tout cas, l’énergie qu’il aura fallu à Anne-Marie pour tenir les rênes de ce bougre d’homme la soignera à vie : « il m’a guérie définitivement ! ».

C’est aux antipodes de sa vie monotone que l’amène Jean Nadd, comme il se faisait appeler à l’époque.

50 ans plus tard, elle ne connait toujours pas sa véritable identité : « Je ne sais pas s’il ne m’a jamais dit son vrai nom. Il avait plein de faux papiers, on ne savait pas ».

Joueur invétéré, escroc notoire, et avocat rayé du barreau après avoir floué ses propres clients, on soupçonne Jean Nadd de s’être caché dans ce coin douillet et cossu des Alpes suisses histoire de se faire un peu oublier. « Il s’est marié avec moi pour l’argent, mais au bout de trois ans, quand il a vu qu’il ne toucherait rien, il s’est envolé, » explique Anne-Marie sur un ton amusé et sans la moindre amertume.

Depuis, elle ne l’a plus jamais revu. Elle entendra parler de lui une seule fois, en 1993, 30 ans après leur séparation. C’est la morgue de l’aéroport John Fitzgerald Kennedy de New York qui l’a contacte. « On a retrouvé le corps d’un homme, lui explique une voix en anglais. Il n’a aucun papier d’identité sur lui. Rien, sauf un acte de mariage ». De son mariage avec elle. Un document paraphé de la main d’un édile suisse à Montana, dans le Valais en Suisse, des années plus tôt. Anne-Marie n’en saura pas plus.

Affectée, elle se souviendra malgré tout des moments de joie que ce juif russe lui aura apporté. « Qu’est ce qu’on a rigolé ! » répétera-t-elle à plusieurs reprises au cours de notre entretien.

Ils se marient donc, et ce sera au milieu des très paisibles Alpes suisses qu’Anne-Marie trouvera l’homme qui réveillera en elle la nature bonne vivante et joyeuse, étouffée jusqu’alors par une mélancolie morbide. Une nature héritée pense-t-elle de sa grand-mère vénézuélienne, qui tranchait dans son milieu familial normand, plutôt taciturne.

Elle se souvient : « Quand quelqu’un frappait à la porte, il se cachait, » et Anne-Marie l’aidait. « C’était comme un jeu entre nous, qu’est ce qu’on rigolait ! Mais sa peur des créanciers venus lui réclamer des dettes de jeu cachait une autre crainte, enfouie bien plus profond, explique-t-elle. Le traumatisme d’un enfant caché de la Shoah qui n’a jamais arrêté de se cacher ».

« Il me racontait les bruits de pas au-dessus de sa tête, quand il se planquait » de la milice, ou des Allemands. « Pour lui, la guerre ne s’était pas arrêtée, c’était terrifiant ».

« Il me parlait tous les jours de la guerre, des membres de sa famille morts en déportation ». A la moindre allusion, il explose. « Un jour, je lui dis, ca ne sert à rien de cacher que tu es juif, il faut annoncer la couleur ». « La couleur ! hurle Jean. La couleur jaune, tu veux me voir porter l’étoile ! Il était totalement traumatisé, » soupire Anne-Marie Mitterrand.

« Il pouvait alors connaître de furieux accès de violence », lui le bonhomme de 90 kg face à une jeune femme fragile sortant de la clinique. Mais elle avait découvert un antidote passager à ses accès de fureur. « Je lui tendais son violon, et la magie opérait toujours. Il l’empoignait, il jouait, et il chantait si merveilleusement bien… La rage qui l’avait envahi quelques secondes plus tôt se dissipait dans l’instant ». Durant trois ans, la vie d’Anne-Marie aura été faite de mélodies russes, d’histoires de guerre et de traques des Juifs. Un drôle de retour à la vie pour celle que la neurasthénie avait exclue du monde.

Mais un retour tout de même.

Dans les années 1930, le père de Jean Nadd (diminutif de Naddovitch, de Naddovsky ?) aurait fui la Biélorussie pour l’Allemagne. Il y épouse une Allemande, mademoiselle Hirsh et ont plusieurs enfants, dont Jean. Quelques années plus tard, constatant la montée du nazisme, ils décident de quitter l’Allemagne et arrivent en France.

Ils s’installent à Paris, lieu réputé sûr pour les Juifs, et censé être un havre de paix et de clarté dans une Europe en train de sombrer face à l’avancée des soldats et des idées nazies. Dégrisée après les premiers recensements des Juifs, sa mère l’envoie dans le Gers, chez des paysans qui le cachent. « Ils avaient gardé contact avec eux après la guerre, et nous étions allés les visiter, » se rappelle-t-elle.

« Il avait été heureux là-bas ».

Après ces trois années passées à vivre dans les souvenirs de son mari, « à supporter son traumatisme » et malgré sa fuite, « j’ai pris fait et causes pour le peuple juif, » affirme-t-elle. Avec Anne-Marie Mitterrand, c’est aussi simple que ça. Aujourd’hui elle est gouverneur de l’Université de Jérusalem, pour qui elle lève des fonds.

Elle accompagne également des groupes de non-juifs en Israël pour leur faire « changer d’avis sur le pays ».

Magnanime, Anne-Marie, dédouane son premier mari de son appétence à l’escroquerie et à la violence : « c’est la faute à l’Europe qui les a privés de tout, et qui les a pourchassés, » clame-t-elle.

Anne-Marie aura deux enfants de Jean Nadd, Antigone et Guillaume. L’un d’entre eux, gardera ce nom de Nadd, accolé au patronyme de son père adoptif, le neveu de François Mitterrand, avec qui Anne-Marie a refait sa vie.

« Monsieur Mitterrand, comme elle l’appelle, a immédiatement accepté que j’élève mes enfants dans les deux religions. La première chose qu’il a faite quand il les a adoptés c’est de les avoir emmenés à Auschwitz, voire où leurs ancêtres avaient été assassinés ». Et voilà le couple Mitterrand, dont aucun n’est juif, se préoccuper de ces deux petits-fils de déportés.

Ils auront de nouveaux enfants. Une fille, Maël, et un garçon, Moïse.

Et Anne-Marie, malicieuse : « Moïse Mitterrand, c’est original non ? »

 

 

Musique russe, Anne-Marie Mitterand, Seguier éditions, 21 euros, 416 pages, bientôt traduit en hébreu

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