Une arche de la Torah post-Seconde Guerre mondiale au cœur d’un conflit
Quelques jours avant sa vente aux enchères, un objet religieux du camp de déplacés de Krumbach a été retiré de la vente à la suite d'une querelle judiciaire entre deux rabbins
La plaque située au dessus des portes de l'arche de la Torah de Krumbach (Autorisation : Guernsey’s)
Photo d'illustration : Des enfants au camp de personnes déplacées de Foehrenwald rassemblés autour d'un soldat américain (Musée du mémorial de la Shoah des Etats-Unis, Autorisation de Larry Rosenbach)
Le musée de la Torah vivante à Brooklyn, New York. (Crédit : Hossainmd754 via wikimedia commons)
Le rabbin Shaul Shimon Deutsch avec l'arche de Krumbach. (Autorisation : Guernsey’s)
Une arche sainte de la Torah construite pour des survivants de la Shoah, dans le sillage immédiat du génocide, devait figurer dans une vente aux enchères publique. Mais une querelle juridique a entraîné son retrait de la vente quelques jours seulement avant celle-ci.
Conçue par des soldats du génie militaire de l’armée américaine pour un camp de personnes déplacées situé à Krumbach, en Allemagne, après la Seconde Guerre mondiale, l’arche avait été mise à la vente par le rabbin Shaul Shimon Deutsch qui voulait soulever des fonds pour son musée vivant de la Torah, en proie à d’importantes difficultés financières, et pour son programme de banque alimentaire à Brooklyn.
En face, celui qui s’est opposé à l’opération : le rabbin Chaim (Hyman) Rubin, fils d’un survivant d’Auschwitz, ainsi qu’un rabbin hassidique, Menachem Mendel Rubin, qui avait transporté l’arche aux Etats-Unis depuis l’Europe et l’avait utilisée dans sa congrégation de Boro Park pendant plusieurs décennies. Le fils clame que même si l’arche a été exposée pendant très longtemps au musée, Shaul Shimon Deutsch n’a pas le droit de la mettre en vente sans la permission et en l’absence de coopération de la famille Rubin.
Il a ainsi porté plainte auprès de la Cour suprême de l’Etat de New York le 9 septembre. Lors d’une audience deux jours plus tard, un magistrat a émis une ordonnance de restriction temporaire, et l’arche de Krumbach a été retirée de la liste des artefacts de la vente aux enchères « Humanité ; Inhumanité » qui a été organisée par la maison Guernsey’s le 19 septembre à New York, située sur la Cinquième avenue.
Lors d’un entretien accordé au Times of Israël avant le dépôt de la plainte, le président de la maison de ventes aux enchères Guernsey’s, Arlan Ettinger, avait expliqué qu’il n’y avait pas de prix de réserve (minimum) fixé pour l’arche.
« Rien n’est comparable à cette arche. Elle est tout à fait unique et sans précédent. Il est presque impossible d’évaluer sa valeur. Je pense qu’elle est inestimable », a-t-il dit.
Selon les documents du tribunal, le site de ventes aux enchères Invaluable.com avait fait état d’un prix de vente de départ de 250 000 dollars avec une proposition d’achat finale de un à deux millions de dollars. Ces évaluations ont depuis été retirées du site.
Interrogée sur cette situation inattendue, la maison Guernsey’s indique que « tant que les parties en conflit tentent de résoudre leurs différends, et en l’absence de résolution du problème, Guernsey’s a décidé de retirer l’arche de la vente aux enchères ».
Dans la plainte déposée par le rabbin Chaim Rubin, ce dernier explique que son père – connu sous le nom de Rebbe Ropshitz-Muzhayer – avait donné l’arche de Krumbach à Shaul Deutsch, il y a presque deux décennies, pour qu’il l’expose dans son musée.
Rubin ajoute néanmoins que ce don avait été assorti de conditions : qu’il « ne vende pas l’arche sacrée » et qu’il « ne la donne pas à une autre organisation ». Il avait également exigé que « tout changement soit effectué avec la permission du Tzaddik, l’Admor de Ropshitz ou de Boro Park », selon les documents judiciaires.
Après le décès de son père en 2007, Chaim Rubin devient l’Admor, ou grand-rabbin, de la dynastie hassidique Ropshitz. Son fils, le rabbin Jacob, est le gardien des registres tenus par Rebbe Ropshitz-Muzhayer, lesquels renferment notamment un document essentiel qui a été présenté comme preuve.
Le document est signé par Deutsch et atteste visiblement du fait que ce dernier avait bien donné son accord aux conditions préalables établies dans le document judiciaire.
Lors d’un entretien accordé au Times of Israël, Deutsch clame pourtant que certains aspects du document en question sont « bidons ». Il se trouve actuellement entre les mains d’un expert chargé de rendre un rapport.
Deutsch exprime aussi son désaccord avec la remise en question, dans la plainte, de la légitimité institutionnelle du musée vivant de la Torah. Les documents affirment que le musée n’est pas accrédité, qu’il ne dispose pas de conseil d’administration et qu’il n’a pas non plus de règles d’aliénation clairement articulées.
« Nous sommes un musée privé et n’ouvrons que sur rendez-vous. Nous ne sommes pas un musée public et nous n’avons pas établi d’horaires d’ouverture », riposte Deutsch.
« Nous sommes le projet d’une congrégation. Nous enseignons, nous donnons à manger aux pauvres. Nous ne sommes pas un musée d’art contemporain », explique-t-il.
L’avocat des plaignants, Baruch Gottesman, a souligné dans un appel téléphonique avec le Times of Israël que la plainte pour violation d’un contrat et violation d’une promesse ne vise que Deutsch et son musée, et que l’inclusion d’Ettinger, président de la maison de la vente aux enchères, dans le rang des accusés a été nécessaire simplement pour mettre un terme au processus de vente.
« Et je veux aussi établir clairement que tandis qu’il a été dit que cette plainte était une histoire d’argent, ce n’est absolument pas le cas. Il s’agit de garantir la destinée de cette arche de manière appropriée – pour qu’elle soit conforme à l’enseignement de la Shoah et à la philosophie hassidique du rabbin Menachem Mendel Rubin et de sa dynastie », a expliqué Gottesman.
Les avocats de Deutsch et du musée vivant de la Torah n’ont pas répondu à notre demande de commentaires.
Après la Seconde Guerre mondiale et sa libération d’Auschwitz, le rabbin Menachem Mendel Rubin, né en Hongrie, retrouva son épouse Chana, et tous deux rejoignirent un camp de personnes déplacées à Krumbach, un village bavarois situé dans la région souabe nichée entre le Danube et les Alpes autrichiennes.
Là-bas, ils établirent une communauté juive, avec notamment le premier kollel post-Shoah (une communauté d’apprentissage, dans laquelle tous les hommes se consacrent à l’étude religieuse) en Europe.
Cette arche de la Torah avait été construite par les soldats américains pour la synagogue et la yeshiva de Rubin. Elle mesure 2 mètres 50 de haut, 1,72 mètre de large et est suffisamment profonde pour qu’on puisse y placer un rouleau de Torah.
Fabriquée entièrement en bois, ses piliers sont peints dans une finition imitant le marbre. Deutsch déclare que pour autant qu’il le sache, c’est la seule arche de la Torah provenant de camps de réfugiés à avoir survécu à l’épreuve du temps.
Au-dessus de la porte de l’arche, une plaque arborant l’inscription suivante en hébreu : « Après la tyrannie, entre 1937 et 1944, exercée à l’encontre des Juifs européens, que Dieu venge leur sang, les réfugiés survivants des camps d’extermination se sont rassemblés autour de la yeshiva de Krumbach grâce au responsable de la yeshiva, le rabbin et génie Menachem Mendel Rubin. L’arche sacrée a été fabriquée et utilisée dans la salle de classe de la yeshiva. »
Selon Deutsch, le rabbin Menachem Mendel Rubin avait écrit à son oncle, le Rebbe Stamar (qui se trouvait encore à ce moment-là en Europe), demandant un rouleau de Torah pour la congrégation Krumbach.
Dans une autre version des événements présentée par le plaignant dans les documents judiciaires, un homme qui avait été témoin de l’enfouissement d’objets religieux juifs en 1941-42 avait envoyé Rubin sur le site. Trois Torah et une page du Talmud avaient été déterrées et transférées dans la yeshiva de Krumbach.
Grâce à l’aide apportée par l’organisation JDC (American Joint Distribution Committee), l’arche de Krumbach était arrivée à New York aux côtés du rabbin Menachem Mendel Rubin et de son épouse Chana, à bord du SS Marine Flasher, parti du port de Bremerhaven, en Allemagne. Ce voyage effectué du 19 au 29 avril 1948 avait coïncidé avec la fête de Pessah.
L’arche de la Torah fut utilisée pendant de nombreuses décennies à la congrégation Yeshurun de Rubin jusqu’à ce que, selon Deutsch, elle soit remplacée par des arches plus grandes et plus modernes. (Selon l’avocat Gottesman, l’arche de Krumbach a cessé d’être utilisée au début des années 2000 lorsque des coffres ont été installés dans les arches de la Torah de la congrégation et qu’il avait été impossible d’en placer un dans celle de Krumbach)
« Le rabbin Menachem Mendel Rubin m’a approché en 2002 en me demandant de prendre l’arche de Krumbach pour notre musée parce qu’elle avait été entreposée quelque part par les fidèles. Elle se trouvait dans un garage où elle prenait l’eau de pluie », commente Deutsch.
« Il avait profondément ressenti qu’il fallait que la Shoah soit présentée depuis un point de vue juif orthodoxe et pas seulement à partir d’une perspective laïque – et que le musée était donc un foyer approprié pour l’arche », ajoute Deutsch.
Deutsch n’a pas été surpris quand l’auteure de ces lignes lui a confié qu’Ettinger, de la maison de ventes aux enchères, a remarqué que l’arche avait été désassemblée en plusieurs morceaux à un moment avant d’être recollée.
« J’ai embauché des personnes pour la démonter et l’apporter ici. Pendant les premiers jours, nous l’avons séchée au sèche-cheveux. Le bois était devenu tellement déformé que nous avons dû le recoller », explique Deutsch. « Je ressens de la fierté de l’avoir sauvée. »
Ettinger déclare que la patine de l’arche trahit son parcours. « Mais elle peut facilement être restaurée », assure-t-il.
Avant le dépôt de plainte, Ettinger avait dit au Times of Israël qu’il espérait que celui qui achèterait l’arche de Krumbach l’offrirait à une éminente institution d’enseignement de la Shoah, comme Yad Vashem ou le musée du mémorial de la Shoah américain, ou encore à une importante synagogue. Deutsch clame qu’il serait lui aussi heureux de voir l’arche dans de telles institutions qui attirent un vaste public.
Ce n’est pas nécessairement toutefois ce que Rubin prévoit pour l’arche.
Les deux parties devront se présenter devant le tribunal le 12 décembre prochain, et elles ont été encouragées à tenter de parvenir à régler si possible leur querelle avant l’audience prévue.
Pendant ce temps-là, la vente aux enchères organisée chez Guernsey’s a bien eu lieu – sans l’arche de la Torah de Krumbach, mais avec des lettres écrites par le célèbre artiste Marc Chagall pendant la Shoah, une collection historique de documents liés à l’établissement de l’Etat d’Israël ainsi qu’un enregistrement jamais entendu auparavant d’un discours intégral du révérend Martin Luther King Jr., qu’il avait prononcé devant une foule réunie à Charleston, en Caroline du Sud, le 30 juillet 1967.
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