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Une nouvelle expo photo du musée d’Israël remet les femmes dans le paysage

L'impressionnante collection de photographies modernistes du musée est l'occasion de revenir sur l'œuvre d'artistes femmes majeures de la première moitié du 20e siècle

  • Man Ray, Noire et blanche, 1926 (© Man Ray 2015 Trust / ADAGP, Paris 2019)
    Man Ray, Noire et blanche, 1926 (© Man Ray 2015 Trust / ADAGP, Paris 2019)
  • Le conservateur du Musée d'Israël, Noam Gal, devant un portrait de Gloria Swanson réalisé par Edward Steichen à l'entrée de l'exposition "A Modern Love". (Crédit : Elie Posner Laura Lachman)
    Le conservateur du Musée d'Israël, Noam Gal, devant un portrait de Gloria Swanson réalisé par Edward Steichen à l'entrée de l'exposition "A Modern Love". (Crédit : Elie Posner Laura Lachman)
  • Liselotte Grschebina, Israélienne, née en Allemagne, 1908–1994, "Sport en Israël : lanceuse de disque", 1937. (© The Israel Museum, Jerusalem)
    Liselotte Grschebina, Israélienne, née en Allemagne, 1908–1994, "Sport en Israël : lanceuse de disque", 1937. (© The Israel Museum, Jerusalem)
  • Détail de la photographie "L'entrepont", 1907, Alfred Stieglitz, États-Unis, 1864–1946. (Autorisation : Musée d'Israël)
    Détail de la photographie "L'entrepont", 1907, Alfred Stieglitz, États-Unis, 1864–1946. (Autorisation : Musée d'Israël)

En commençant à préparer une exposition majeure de photographies modernistes au musée d’Israël, Dr Noam Gal a remarqué qu’il manquait quelque chose à l’impressionnante collection photographique du musée de Jérusalem. L’événement devait être consacré à la photographe entre les années 1900 et 1945, mais parmi les plus de 75 000 clichés de la collection, très peu sont l’œuvre de femmes.

Les femmes photographes — surtout en Europe — étaient très prolifiques à l’époque, mais les réserves du musée le reflétaient guère, alors qu’il s’agit de l’une des plus vieilles collections institutionnelles de photographies du monde.

Noam Gal aurait facilement pu sélectionner certaines des œuvres emblématiques d’artistes célèbres tels que Man Ray (Emmanuel Radnitzky), André Kertész, Walker Evans, Edward Steichen et Brassaï (Gyula Halász). Mais où auraient été les clichés de Germaine Krull, Annelise Kretschmer, Lucia Moholy, Ilse Bing et Florence Henri, entre autres femmes photographes de renom de la première moitié du 20e siècle ?

Noam Gal a donc décidé de ne pas inaugurer « A Modern Love: Remarkable Photographs From The Israel Museum » [Un amour moderne : les photographies remarquables du musée d’Israël] avant d’avoir acquis certaines œuvres des artistes délaissées et donné aux femmes photographes modernistes leur dû.

« Je me suis dit qu’il y avait toute une catégorie qui manquait. Non pas que nous n’avions pas d’œuvres de femmes photographes. Ce n’est pas le cas. Par exemple, nous avions une très belle photo de Dorothea Lange et une magnifique de Dora Maar — qui figurent toutes les deux dans l’exposition. Mais ça m’embêtait que les femmes soient une minorité explicite et reste à la marge », explique Noam Gal au Times of Israël.

Le conservateur du musée d’Israël, Noam Gal, devant un portrait de Gloria Swanson réalisé par Edward Steichen à l’entrée de l’exposition « A Modern Love ». (Crédit : Elie Posner Laura Lachman)

« Nous savons depuis au moins une quarantaine d’années que les femmes ont fortement contribué au développement de la photo à cette époque. Elles étaient très actives. En plus de la pratiquer, elles l’ont enseignée, et certains en ont écrit l’histoire. Lucia Moholy, par exemple, a écrit l’histoire de la photographie de cette période et est bien moins connue que son époux [le photographe László Moholgy-Nagy] », explique Noam Gal.

L’exposition étant destinée à montrer aux visiteurs — ainsi qu’aux collectionneurs et aux conservateurs d’autres institutions artistiques du monde — l’étendue et la qualité de la collection photographique du musée d’Israël, il était essentiel à celui qui a été formé à Yale de mettre la main sur des œuvres de femmes qu’il avait découvert à l’Université hébraïque où il enseignait et faisait de la recherche, mais dont les noms sont largement inconnus du grand public.

Dorothea Lange, États-Unis, 1895-1965
« Ex-Slave with Long Memory », Alabama, 1938. (© Dorothea Lange, The Oakland Museum of California)

D’après l’intéressé, ces photographes n’ont pas été complètement effacées de l’histoire. Cela est plutôt dû au fait que leurs œuvres ont été dispersées dans différentes collections.

Heureusement, certaines d’entre elles ont été acquises ou offertes au musée d’Israël. L’exposition inclut, par exemple, le portrait mélancolique de l’auteur irlandais James Joyce (1928), ainsi qu’une photo architecturale de la gare Penn Station de New York d’une composition magistrale, réalisée en 1936 par l’Américaine Berenice Abbott. Il s’agissait d’une commande du célèbre photographe américain Arnold Newman, qui a joué un rôle crucial dans l’élargissement de la collection photographique du musée de Jérusalem.

Le cadeau des descendants de la photographe israélo-allemande Liselotte Grschebina est venu s’ajouter à la collection d’images puissantes de l’Israël pré-État. Sa saisissante série de photos d’athlètes rappelle l’esthétique soviétique — et même nazie — dans sa tentative de véhiculer la puissance du projet sioniste.

Liselotte Grschebina, Israélienne née en Allemagne, 1908–1994, Sport en Israël : lanceur de javelot, 1937. (© Musée d’Israël, Jérusalem)

La collection photographique de Noel et Harriette Levine — qui s’étend sur plus de 170 ans et qui est considérée comme l’une des meilleures collections privées — a été léguée au musée d’Israël en 2008, permettant à ce dernier de compter en sa possession des œuvres de photographes modernistes. Parmi elles figurent « The Morning Meal » (1904) et « Happy Days » (1903) de l’Américaine Gertrude Käsebier — qui représentent toutes les deux des groupes d’enfants dans un style pictorialiste, qui permet de souligner la beauté des sujets. Autre cliché de la collection Levine présenté dans l’exposition : « Triangles » (1928), un nu féminin abstrait de la photographe américaine Imogen Cunningham. Malgré les formes géométriques de l’image, ses lignes restent volontairement floues, jouant avec l’ombre et la lumière.

Liselotte Grschebina, Israélienne, née en Allemagne, 1908–1994, « Sport en Israël : lanceuse de disque », 1937. (© The Israel Museum, Jerusalem)

« Si nous voulons affirmer que nous disposons d’une collection de photos substantielle, nous devons inclure ces noms, même si nous n’avons qu’une œuvre de chacune d’elles — même si nous aimerions en avoir plus, évidemment », indique Noam Gal.

La collection photographique du musée d’Israël, fondé en 1977, était initialement consacrée à l’acquisition et l’exposition d’images de la terre d’Israël, de Jérusalem, et du Moyen-Orient. D’après Noam Gal, le cœur de la collection reste aujourd’hui composé de photographies de la Terre promise du 19e siècle.

« Au début, le modernisme dans la photo n’était pas vraiment le sujet. Il s’agissait davantage d’histoire, mais à travers un regard artistique. Il s’agissait de présenter les choix esthétiques des premiers photographes venus d’Angleterre, d’Allemagne et de France qui se sont rendus au Liban, en Palestine, en Algérie, en Turquie et en Grèce — ce qui fait de notre collection l’une des meilleures en la matière », s’enorgueillit-il.

La collection s’est agrandie à partir des années 1990, à la suite de la donation de la Collection Vera et Arturo Schwarz d’art dadaïste et surréaliste, qui a fait entrer des « grands noms » dans le musée : Man Ray, Herbert Bayer et Marcel Duchamp, pour ne citer qu’eux. « Cela a valu à notre collection photographique une reconnaissance internationale », explique le conservateur.

Imogen Cunningham, États-Unis, 1883–1976 ; Magnolia Blossom, Tower of Jewels, 1925. (© 2019 Imogen Cunningham Trust)

En se promenant dans la galerie, on remarque qu’un bon nombre des 178 photographies exposées — surtout celles de femmes — ont été offerts au musée par Gary B. Sokol, collectionneur de San Francisco.

Généreux soutien du département photographique de l’institution culturelle, Gary B. Sokol possède l’une des plus grandes collections privées de photos. Noam Gal loue l’œil de Sokol et son enthousiasme pour cette forme artistique.

« Il combine sa passion pour la photo à un travail de recherche. Il connaît l’histoire, les biographies, les anecdotes des premiers vendeurs du marché, et sait où se procurer les choses. »

Les photos données par le collectionneur reflètent le fait que les femmes comme les hommes ont eu recours à une grande variété de styles et de sujets pendant cette période. « Étude d’un nu masculin » (1939) de l’artiste française Laure Albin Guillot, par exemple, est une interprétation du mythe de Narcisse dans un style classiciste. Le sujet de la photographie de l’Américaine Alma Lavenson dans « Mother Lode: Wheels, Guadalupe Mines » (1938) sont des pièces obsolètes de machines qui dialoguent avec la pelouse sur laquelle elles sont posées.

Germaine Krull, née en Allemagne, a travaillé en France, au Brésil, en Thaïlande et en Inde, 1897–1985, Sans titre (Cheminée), milieu des années 1920. (Estate Germaine Krull, Museum Folkwang, Essen)

Dans « Sans titre (Cheminée) » (milieu des années 1920), la photographe Germaine Krull, née en Allemagne, a posé son objectif sur des tours urbaines, des voies ferrées et d’autres structures urbaines pour parler de la façon dont l’industrialisation et l’acier transformaient le paysage.

Florence Henri, née aux États-Unis et ayant travaillé en Allemagne et en France, a produit des images d’avant-garde telles que « Composition n°10 » (1928) à l’aide d’objets placés sur une surface réfléchissante et en plaçant son appareil dans des angles originaux. (Au sommet de sa renommée, Florence Henri a été comparée à Man Ray et Herbert Bayer.)

Le mari de Gary B. Sokol, Dr Paul D. Blanc, a offert deux photographies de femmes à l’exposition. L’une d’elles, « Frances with a Flower » (1931-32), est un zoom sur une femme sentant une fleur réalisé par l’artiste Consuelo Kanaga. L’autre est l’œuvre de Gerda Taro et de son mari, le célèbre photographe de guerre Robert Capa, et montre des combattants républicains sur le front lors de la lutte pour Madrid en 1937 au cours de la Guerre civile espagnole. (Gerda Taro a été tuée en Espagne cette même année).

Il n’y a pas de section particulière réservée aux femmes photographes dans « A Modern Love ». Leur œuvre est disséminée dans toute l’exposition. Les clichés d’artistes femmes sont accrochés à côté d’images — certaines canoniques — de célèbres comparses masculins. Le but était de corriger l’exclusion des femmes par le passé.

Consuelo Kanaga, États-Unis, 1894–1978 ; Frances avec fleur, 1931–32 (Estate of Consuelo Kanaga)

« Je ne suis pas fan de l’idée de catégoriser l’histoire de la photographie selon le sexe. Ça me met mal à l’aise, car il y a une sorte de message implicite sur ce qui rend une photo féminine ou à part. Je ne pense qu’on devrait se poser cette question. Je pense qu’on devrait examiner les mêmes questions — esthétiques, politiques ou autres — quel que soit le genre de son auteur, tant qu’on expose les photographes ensemble », estime le responsable de l’exposition.

Il se garde de dire que c’est une misogynie crasse qui a exclu les femmes des galeries et des livres d’histoire.

« Ce qui m’intéresse, c’est de présenter une collection qui reflète un récit historique corrigé. Nous ramenons les femmes dans ce récit », conclut Noam Gal.

« A Modern Love » est présenté au musée d’Israël jusqu’à janvier 2020.

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