Une organisation écologiste ravive le débat sur le rôle des forêts du KKL
Société pour la protection de la nature en Israël : les forêts nuisent à la biodiversité ; Pour le KKL elles stoppent la désertification. Un écologiste : les deux sont dépassés

Pendant des décennies, aucune maison sioniste en Diaspora n’était complète sans une boîte de tsedaka [charité] bleue dans laquelle des pièces de monnaie, toutes devises confondues, y étaient déposées pour aider à financer la plantation de forêts en Israël.
Ces dons ont été versés au Fonds national juif KKL-JNF qui, depuis sa fondation en 1901, a planté 240 millions d’arbres sur 920 000 dounams (plus de 920 km2) de terres.
Les forêts du KKL dans tout le pays sont des sites populaires pour la randonnée pédestre, le vélo, les pique-niques et autres loisirs.
Mais un rapport récemment publié en anglais met en garde contre le fait que les forêts prévues pour les zones ouvertes d’Israël, où les arbres sont naturellement rares, pourraient nuire à la biodiversité et contrevenir à l’engagement international d’Israël en matière de conservation de la biodiversité.
Dans le rapport, Alon Rothschild, responsable de la politique de biodiversité de la SPNI, [Société pour la Protection de la Nature en Israël], s’interroge sur les raisons pour lesquelles les espaces naturels ouverts doivent être convertis en forêts artificielles, en particulier à une époque de réchauffement climatique où de grandes parties d’Israël sont destinées à devenir plus sèches et où c’est précisément la végétation naturelle adaptée à la sécheresse qui a le plus de chances de survivre.
« Aux yeux de nombreuses personnes, la discussion sur le boisement d’espaces naturels ouverts est considérée comme un ‘débat interne’ entre les organisations environnementales, qui traite en apparence des nuances », écrit Rothschild. « Cependant, la décision de planter des espaces naturels ou de les laisser dans leur état naturel est critique d’un point de vue environnemental, scénique et éthique. »
Un vieux différend
Le rapport relance un débat qui dure depuis des décennies entre la SPNI et le KKL, plus interventionniste.
Le KKL a riposté en déclarant qu’une grande partie du monde des zones arides plantait des arbres pour freiner l’avancée de la désertification liée au réchauffement climatique, dans laquelle les zones arides deviennent désertiques et perdent leur végétation et leur faune, et que les forêts contribuent à la régénération de terres dégradées en Israël qui ont subi l’intervention humaine – et ne peuvent donc pas être considérées comme vierges – pendant des milliers d’années.
La SPNI est la principale ONG environnementale d’Israël. Le KKL a été créé en 1901 pour acquérir des terres sur lesquelles un État juif pourrait être établi et a commencé à planter des forêts en 1904. Elle sert de gardienne du peuple juif pour 13 % des terres, dont la gestion est assurée par l’Autorité des Terres d’Israël (ATI). L’Autorité israélienne de la nature et des parcs est responsable des parcs et réserves naturels qui couvrent environ 25 % du pays.
Interrogé à ce sujet, l’un des principaux écologistes israéliens, le professeur Moshe Shachak, a déclaré cette semaine au Times of Israel que les trois organisations responsables de la nature en Israël étaient guidées par trop d’idéologie et trop peu de science, n’étaient pas suffisamment coordonnées entre elles et étaient largement coupées du monde universitaire et de la « révolution dans la pensée scientifique ».
Un point chaud de la biodiversité
Israël est à cheval sur la frontière entre les biomes méditerranéen et désertique du monde et se trouve au point de rencontre de l’Afrique, de l’Asie et de l’Europe.
Malgré sa petite taille – il est un peu plus grand que l’Etat américain du New Jersey et du Pays de Galles au Royaume-Uni – sa situation à un carrefour continental et sa topographie variée en ont fait un point névralgique de la biodiversité reconnue à l’échelle internationale. Les multiples écosystèmes d’Israël abritent une riche sélection de faune et de flore, y compris de nombreuses espèces que l’on ne trouve nulle part ailleurs dans le monde.
Le rapport de la SPNI indique que les espaces ouverts représentent environ la moitié des terres actuellement prévues pour le boisement via trois voies : dans le cadre du Plan directeur national pour les forêts et le boisement (NOP 22), un projet conjoint du KKL, de l’ATI et de divers ministères approuvé par le gouvernement en 1995 ; de l’ATI (avec le KKL pour mettre les travaux à exécution) pour « faire respecter » la propriété (pour empêcher les implantations illégales des groupes comme les Bédouins) et via les plans forestiers détaillés que le KKL soumet aux comités de planification locaux et de district.
Pourtant, ces terres libres sont parmi les écosystèmes les plus menacés d’Israël, prévient le rapport.
Non seulement ils sont sous la plus grande menace de développement du logement, des infrastructures et de l’agriculture en raison d’une vieille idée israélienne selon laquelle la « nature sauvage » sans arbres doit être colonisée, mais ils sont également sous-représentés dans les réserves naturelles et les parcs nationaux gérés par l’Autorité israélienne de la nature et des parcs, ce qui a pour effet de les sous-protéger.
Les zones ouvertes à risque, selon la SPNI, comprennent les écosystèmes de prairies naturelles dans des régions telles que le plateau du Golan, les contreforts de la Galilée orientale et de la Samarie ; les zones fruticées méditerranéennes (appelées batha par les botanistes) caractérisées par des arbustes vivaces, des plantes herbacées (non ligneuses), des annuelles et des bulbes de printemps ; les zones fruticées semi-steppiennes des collines du sud de Hébron et de la Samarie orientale ; les plateaux de Lœss – poussière soufflée du désert du Sinaï et de l’Afrique du Nord au nord du Néguev il y a des milliers d’années ; et les crêtes de sable fossilisé (kurkar) et le sable rouge riche en fer du hamra des plaines côtières et du Sharon.
« Le boisement implique souvent l’utilisation d’équipement mécanique lourd, la construction de remblais en terre pour canaliser les eaux de ruissellement (principalement dans le nord du Néguev), le creusement de trous de plantation avec des excavateurs, la pulvérisation d’herbicides contre les ‘mauvaises herbes’ (la végétation naturelle…), et bien sûr, la plantation d’arbres qui entrent en conflit avec le caractère naturel du site, ce qui provoque une série de conséquences écologiques négatives », explique le rapport.
Les forêts causent de l’ombre, endommagent les croûtes délicates du sol et introduisent des espèces de plantes exotiques qui peuvent ensuite envahir d’autres zones naturelles.
« En règle générale, les écosystèmes naturels d’arbustaies, de prairies et de plateaux de Loess (ainsi que les zones sablonneuses et kurkar), en tant que paysage naturel ouvert, changent radicalement à la suite du boisement. Des espèces animales spécialisées, provenant d’arthropodes, d’invertébrés, de reptiles, d’oiseaux et même de mammifères, sont déplacées et ne peuvent maintenir des populations durables dans les zones converties », indique le rapport.
Le boisement dans les zones désertiques en transition pourrait nuire aux efforts d’Israël pour réduire son empreinte climatique, car pour l’instant, les forêts du nord du Néguev et du sud des montagnes de Hébron ont un effet de réchauffement sur le climat mondial.
Selon M. Rothschild, cela s’explique par le fait que les parcelles de forêt sombres réfléchissent moins le rayonnement solaire que les sols désertiques légères, dans une mesure qui l’emporte sur les avantages de la capacité des arbres à absorber le dioxyde de carbone de l’air.
Dans les conditions sensibles du nord du Néguev, « les résultats actuels indiquent que les activités de boisement… ont endommagé le sol et augmenté les processus d’érosion et de désertification du sol dans la décennie qui a suivi sa mise en œuvre ».
De plus, la transformation de ces espaces ouverts en forêts contreviendra aux objectifs internationaux de biodiversité pour la décennie 2020 qu’Israël a signés en 2010 après avoir ratifié la Convention sur la diversité biologique en 1995, selon le rapport. Il s’agit notamment de la gestion durable et de la conservation de la biodiversité dans les zones forestières et de l’amélioration de l’état de conservation des espèces menacées connues.
Réponse du KKL
« Si vous ne voulez pas du tout de plantations en zones ouvertes, il n’y a pas de méthode [de reboisement qui sera acceptable], mais c’est une attitude négative », a dit un haut responsable du KKL au Times of Israel.
Il a insisté sur le fait que la plantation de forêts dans des zones ouvertes comme le désert du Néguev reflétait les efforts déployés dans tout le bassin méditerranéen, le Sahel africain et les ceintures autour du désert du Sahara pour arrêter l’avancée de la désertification causée par le réchauffement climatique.
Dans et autour des villes du Néguev comme Beer Sheva, Ofakim et Netivot, les forêts limitrophes protégeaient les habitants des pires effets des tempêtes de sable et fournissaient des installations de loisirs, a-t-il poursuivi. Les arbres, a-t-il ajouté, ont aidé à prévenir l’érosion du sol.
Aujourd’hui, 80 à 90 % des plantations de KKL dans les forêts méditerranéennes sont des espèces de feuillus indigènes (par opposition aux conifères autrefois largement plantés et aujourd’hui tout aussi critiqués), a souligné le fonctionnaire, offrant de la place pour les plantes indigènes de cyclamens qui aiment l’ombre, les arbres pour les oiseaux de proie comme les faucons et les Circaètes Jean-le-Blanc, (une espèce de rapaces spécialisés dans la chasse aux reptiles), et un habitat pour un nombre croissant de gazelles.
« Il est temps que nous voyions nos forêts comme faisant partie des corridors écologiques [par lesquels la faune et les graines de la flore peuvent passer] qui traversent Israël, avec les réserves naturelles et les zones agricoles », a-t-il dit.
Le fonctionnaire a ajouté que les forêts – plantées sur seulement 5 % environ des terres d’Israël – contribuaient à la restauration des terres dégradées.
Le débat « a évolué » depuis longtemps
Shachak, l’écologiste expérimenté qui, à 83 ans, travaille encore à l’Université Ben Gurion du Néguev et est responsable des 13 sites de recherche écologique à long terme du pays (dont six sont gérés par le KKL), a déclaré que si la SPNI, le KKL et l’AINP avaient de nombreuses « bonnes personnes intelligentes, avec de bonnes intentions » et faisaient du bon travail dans leur domaine, ils étaient enfermés dans des idées obsolètes et ne suivaient plus le progrès des pensées scientifiques en Israël et ailleurs.
« Ils doivent coopérer davantage et fonder leur travail davantage sur la science écologique. »
Bien qu’il soit légitime et courant que les scientifiques soient en désaccord, le rapport de la SPNI est « amateur » et « pas sérieux d’un point de vue scientifique », a-t-il dit. « Si on me demandait d’améliorer une centrale nucléaire, j’aurais besoin des connaissances nécessaires pour le faire. »
Et si la conversation d’il y a 15 ans portait sur la protection de la biodiversité et la préservation de certaines espèces, aujourd’hui il s’agit de services éco-systémiques, a-t-il dit – des services fournis par la nature, notamment la régulation de la température, la prévention de l’érosion des sols, la purification de l’eau et la décomposition des déchets.
« La nature qui a été perturbée par l’homme ne revient pas à ce qu’elle était – c’est une idée romantique du 19e siècle. Le système écologique est l’une des choses les plus complexes de la nature. Vous ne pouvez pas l’aborder à partir d’une seule discipline ».
« La question à se poser aujourd’hui est de savoir comment assurer les systèmes de survie à une époque où l’utilisation des terres change et où la terre se réchauffe, dans un environnement composé d’interactions complexes, adaptatives et dynamiques impliquant la roche, le sol, l’eau, l’air et les organismes vivants, y compris les êtres humains. »
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